[Histoire courte] Freinage d’urgence
Le train ralentit brusquement.
Davantage que si l’on approchait d’une gare ou si un arrêt était prévu.
Non, le conducteur vient clairement de piler.
Un long moment passe avant d’entendre un autre train au loin actionner plusieurs fois son klaxon.
Il recommence avec des pauses cette fois, un peu comme si le conducteur voulait communiquer en morse.
Encore un animal à tous les coups.
Pauvre vache…
N’empêche, c’est déjà la troisième ce mois-ci.
La dernière en date, le train avait eu plus d’1h30 de retard.
Une semaine qui commence bien.
Et puis une lueur au loin.
Bizarre, le jour est déjà bien levé ce matin d’avril à 7h30 mais le ciel s’illumine comme une nuit de 14 juillet. Ça sent l’orage.
Check du téléphone. Pas de réseau.
Évidemment tiens, arrêtés en pleine pampa on se doute bien qu’on ne va rien capter.
Rapide coup d’œil au-dessus du fauteuil. Les autres passagers balayent la rame de leurs regards, téléphones en main. Personne n’a de réseau.
Tout le monde se jauge, pas d’annonce du chef de bord ou du conducteur. C’est étrangement long. D’habitude, il dégaine tout de suite son micro avec une boutade bien trouvée pour détendre l’atmosphère.
Et maintenant une profonde vibration comme les basses survitaminées d’un morceau de musique à vous faire résonner chaque cellule de votre corps.
Il ne faudrait pas grand-chose de plus pour faire céder le triple vitrage des vitres de la rame.
Lueur plus vibration… L’onde de choc d’une explosion ?
Arrête de fantasmer tes bouquins de science-fiction.
Les regards échangés entre passagers passent quand même de curieux à inquiets.
Probablement aucun rescapé ou témoin de guerre dans le wagon et pourtant.
Pourtant il y a cette sorte d’instinct qui vous hurle la présence d’un danger et me voilà en mode parano prêt à bondir.
« Mesdames et messieurs je suis Thomas votre chef de bord… »
Eh bah t’en as mis du temps mon gars.
On va certainement avoir l’annonce d’un retard prévisionnel. Et puis peut-être des infos sur ce qu’il vient de se passer aussi tiens.
« Nous sommes arrêtés en pleine voie, pour votre sécurité merci de ne pas actionner les portières. »
Des gens font vraiment ça ? On va attendre tranquillement et ça va repartir oui !
« Nous avons reçu une alerte du PC de sécurité nous demandant de procéder à un arrêt d’urgence pour une raison inconnue. »
Ah, on repassera pour élucider l’arrêt mystère et on prend les paris pour la durée du retard.
« Pour le moment nous n’avons pas plus d’informations, nous sommes en attente de nouvelles consignes. Merci de patienter, je vous tiendrai informés dès que nous aurons davantage d’informations. »
Et là il y en a forcément un qui envisage la portière la plus proche.
Un peu de patience, simple concours de circonstances tout ça, ça va repartir.
Sagesse ou auto-persuasion ?
Nouvelle lueur, suivie quasi aussitôt de la même vibration mais un peu plus forte.
Les fenêtres ont tenu mais la prochaine c’est la bonne assurément.
On pense tous aux orages accompagnés de leurs éclairs et du tonnerre qui retentit juste après. Plus l’intervalle se réduit entre les deux événements et plus l’orage se rapproche.
Le danger se rapproche.
C’est ce que me dicte mon cerveau reptilien, là tout de suite.
Thomas sent le coup venir et active le micro :
« Mesdames et messieurs c’est Thomas votre chef de bord. Merci de rester calmes. Nous sommes en sécurité dans le train et pourrons repartir dès que l’on nous en aura donné l’autorisation. »
Tu viens de te louper Thomas. Tout ce que tu dis nous ordonne son contraire et on a tous ressenti l’inquiétude dans ta propre voix.
Les premiers se lèvent, saisissent leurs bagages et se dirigent vers la portière envisagée un peu plus tôt. Impossible de l’ouvrir bien entendu, elle est verrouillée.
Cette fois la tension monte d’un cran et certaines personnes commencent à perdre leur calme.
Elles forment un groupe qui décide d’aller retrouver les contrôleurs pour exprimer leur colère et demander des explications.
Le son qui suit paralyse tout le monde.
Une poignée de secondes plus tard, les vitres explosent pour de bon sous l’effet du souffle.
Des cris retentissent, les enfants se mettent à pleurer.
Plus de courant, plus de lumière, ni de signe de Thomas. La panique se répand comme une traînée de poudre.
Est-ce qu’il y a des blessés ?
Pschiouuuuu.
La pression qui s’échappe des portières.
Une personne appuie sur le bouton pour tenter de l’ouvrir, cette fois avec succès.
Tout le monde plonge dehors, fuyant cette carcasse métallique inanimée.
L’air frais salvateur est comme un soulagement et les voyageurs se rassemblent le long des rails.
Le silence qui règne dans l’air est retentissant.
Les gens s’observent, médusés, inquiets, interrogateurs et… vulnérables.
On sent une fragilité commune dans les yeux de chacun.
Quelques groupes se forment et le plus gros suit un chemin qui mène à un sous-bois que l’on voit au loin.
Je vais d’abord jeter un œil dans mon wagon pour vérifier qu’on n’oublie personne et qu’il n’y a pas de blessés.
Je les rejoindrai après avec les retardataires.
Certains ont carrément abandonné leurs bagages.
Je ne suis pas tranquille ok mais pas flippé au point de laisser mes affaires quand même.
Trop chill ?
Je discute avec un petit groupe, tentant de rassurer des personnes âgées, quand le fameux Thomas se présente.
« Merci de vous écarter de la rame s’il vous plaît et de vous éloigner des rails. »
Il prend son rôle encore à cœur même en dehors de son « lieu de travail » celui-là.
On sent en même temps qu’il n’est vraiment pas tranquille.
Et de nouveau une lueur.
Juste au-dessus du sous-bois où tout le monde se dirige.
Un premier groupe vient de s’y engager suivi par un autre à quelques mètres.
Cette fois l’onde de choc est quasi simultanée et nous balaie comme de vulgaires feuilles mortes.
J’ai les oreilles qui sifflent et je cligne plusieurs fois pour ajuster ma vue.
Autour de moi les uns et les autres reprennent leurs esprits.
A priori pas de blessés.
J’aperçois aux abords du sous-bois des personnes qui se relèvent péniblement, certaines gémissent.
Elles étaient plus proches que nous de ce qui ressemble à un point d’impact.
Je les vois s’essuyer frénétiquement le visage.
Elles se frottent les bras et scrutent leurs paumes.
Ma vue s’améliore.
Les couleurs apparaissent.
Une plus que les autres.
Je sens une vive montée d’adrénaline.
Sur leurs joues, leurs mains, partout.
Du rouge.
Elles sont toutes couvertes de sang et quelque chose me dit que ce n’est pas le leur.